Paranormal

Le miroir spectral, réfléchir les fantômes !

Les côtes atlantiques de l’Afrique centrale sont atteintes par les navigateurs portugais dans le dernier tiers du XVe siècle. Les miroirs font alors très tôt partie du commerce de traite et sont particulièrement recherchés par les autochtones

 

O. Dapper note l’importance des « miroirs à quadre noir » dans le Loango du XVIIe siècle. Au XIXe siècle, les miroirs font toujours partie du lot de marchandises des factoreries.

 

Au fur et à mesure qu’ils se diffusent de la côte vers l’hinterland, les petits miroirs à main remplacent ainsi les coupes d’eau ou les réflecteurs en métal local ou en cristal de roche – leur plus grande maniabilité et leur meilleur pouvoir réfléchissant leur assurant un succès considérable. Objets recherchés, les miroirs sont pourtant également des objets dangereux, associés aux fantômes et aux sorciers. En Afrique centrale, circulent en effet aujourd’hui un ensemble de représentations autour des pouvoirs inquiétants du miroir.

 

Au Gabon et au Congo, on retourne les glaces dans la maison d’un mort, de même qu’on ne regarde pas dans le rétroviseur d’un corbillard, de peur d’être tourmenté par le fantôme du défunt et de mourir soi-même. Il ne faut pas se regarder la nuit dans un miroir de peur d’y être happé par des fantômes. Au Nord Gabon, la sorcellerie du Kong userait d’une boîte sertie de miroirs : lorsque le visage de l’envoûté y apparaît, ce dernier, désormais captif de l’image spéculaire, se trouve transformé en zombie servile au service du sorcier. Non seulement le miroir reflète les fantômes, mais il menace de transformer le sujet lui-même en fantôme. Comme J. Tonda le relève, le miroir « spectralise » la personne. Il est toujours un « miroir anormal » qui donne à voir la troublante image d’un sujet défiguré par des pouvoirs occultes qui le dépassent (la mort, la sorcellerie).

 

Cette association menaçante entre miroir et mort se retrouve dans le folklore européen. Il faut voiler les glaces dans la maison d’un mort, de peur que l’âme du défunt ne reste dans le foyer ou que celui qui s’y mire n’y perde la sienne ou ne meure. Il est pareillement défendu d’exposer le cadavre devant un miroir, son reflet annonçant un second décès. Briser un miroir entraîne au pire la mort, au mieux sept ans de malheur. Il ne faut pas se regarder la nuit dans un miroir. Une curieuse croyance française stipule qu’on peut se voir dans une glace tel qu’on sera à l’heure de sa mort, si on accomplit un certain rituel pendant la nuit de l’Épiphanie. Ce pouvoir inquiétant des glaces à refléter les fantômes ou à provoquer la mort voisine avec de probables usages du miroir dans la sorcellerie européenne. Jusqu’au XVIIIe siècle, on appelle « miroir des sorcières », ou simplement « sorcière », un miroir rond et bosselé qui fait voir d’étranges reflets.

 

Le miroir spectral d’Afrique centrale est-il alors un emprunt au folklore européen (les représentations se diffusant en même temps que leur support matériel) ? La réponse, difficile à établir, n’a en réalité que peu d’importance. Le comparatisme « sans rivages » des folkloristes du début du XXe siècle a de toute façon montré que des représentations similaires se retrouvaient largement en d’autres temps et d’autres lieux.

 

En Afrique centrale ou ailleurs, il semble bien que cette menace des fantômes spéculaires témoigne d’une vulnérabilité du sujet face au pouvoir captivant du miroir. La dangerosité supposée du miroir participe ainsi de ces « périls de l’âme » dont parle J. Frazer9. La menace est d’autant plus grande qu’en Afrique centrale, l’esprit est pensé d’après un modèle optique : gedina-dina chez les mitsogo (Gabon central) ou nsisim chez les fang (nord Gabon, sud Cameroun) désigne l’esprit mais aussi l’ombre et le reflet.

 

Cette représentation de l’âme-ombre ou de l’âme-reflet est extrêmement répandue en Afrique. Ombre et reflet sont donc des images particulièrement sensibles, puisque c’est l’intégrité du sujet qui s’y donne à voir et qui s’y joue. Par extension, ces périls de l’âme touchent également la photographie, comme en témoigne le fait qu’au Congo et au Gabon, le négatif photographique soit un « diable » : il donne du sujet représenté une image inversée et spectrale.

 

Le lien intime du sujet à son esprit – fondement de son intégrité cognitive – est donc conçu sur le modèle de l’image. Cette analogie optique entraîne une certaine vulnérabilité et précarité du sujet. Ombre, reflet et image figurative relèvent en effet d’une expérience perceptive universellement déstabilisante, ce que montre bien la psychologie développementale12. Il faut presque trois ans à l’enfant pour acquérir la maturité cognitive nécessaire à la représentation adéquate des différents doubles visuels, même si une première étape clef est franchie autour de 18 mois avec l’identification gestuelle du reflet, de l’ombre et de la photographie.

 

Avant cela, l’enfant ne sait pas exactement comment se comporter face à ces diverses représentations visuelles : il s’agit moins d’une confusion systématique entre l’image et le réel que d’une incertitude quant au statut de ces entités étranges. L’image de soi est plus troublante encore que toute autre image car l’incertitude ne porte pas seulement sur les catégories ontologiques mais aussi sur la frontière problématique du soi et de l’autre, ce que montre bien le cas du reflet.

 

Devant un miroir, l’enfant commence par vouloir interagir comme avec un semblable (6-12 mois) avant de passer par une période ambivalente alternant fascination et évitement : son reflet lui paraît étrange et inquiétant. Ce « malaise spéculaire » précède de quelques mois la reconnaissance de soi (identification gestuelle puis verbale entre 18 et 36 mois). A côté de ce paradoxe du double spéculaire, l’enfant fait également l’expérience du paradoxe de l’espace spéculaire : l’espace du reflet est perçu comme le prolongement de l’espace réel (d’où les stratégies de contournement du miroir).

Ce n’est qu’autour de trois ans que l’enfant aura résolu l’ensemble de ces équivoques face à un reflet désormais devenu familier. Cette familiarité est telle que la plupart des adultes cèdent à l’illusion que la connaissance de leur propre visage est une donnée immédiate de la perception : notre reflet facial nous semble fidèle alors que celui d’autrui nous paraît étrange (en raison de l’inversion énantiomorphe du reflet)

 

Avant de devenir une image évidente et fidèle, le reflet dans le miroir a donc été pour l’enfant une image troublante. Ce trouble spéculaire se retrouve dans certaines pathologies qui empêchent les malades de se reconnaître dans leur reflet. Mais Freud rapporte une mésaventure personnelle (son reflet qu’il prend pour un étranger faisant intrusion dans sa cabine de train) illustrant que personne n’est à l’abri de l’« inquiétante étrangeté » – das Unheimliche – d’un double spéculaire qui peut surgir à la faveur d’une expérience fugace mais frappante.

 

Cette inquiétante étrangeté du reflet se retrouve dans les représentations évoquant des miroirs, où des fantômes apparaissent à la place d’un visage et où des vivants se font happer dans le monde des morts. Ces élaborations culturelles ne sont donc pas entièrement arbitraires, ayant pour caution l’étrangeté d’une expérience perceptive bien réelle. Il ne s’agit cependant évidemment pas de rapprocher le « primitif » et l’enfant, le « sauvage » et le fou comme a pu naguère le faire l’anthropologie évolutionniste.

 

Les représentations africaines de miroirs spectraux tranchent nettement avec les usages quotidiens qu’hommes et femmes d’Afrique peuvent par ailleurs faire du miroir pour se raser, se coiffer ou se maquiller. Les contextes quotidiens reposent sur une appréhension parfaitement normale du miroir. Mais dans certains contextes spécifiques, les virtualités paradoxales du reflet spéculaire peuvent être systématiquement exploitées. Il s’agit de la mort et de la sorcellerie, événements impliquant justement une rupture de l’expérience quotidienne. Mais aussi, comme nous le verrons, de la divination et l’initiation, contextes rituels instaurant des cadres d’action et d’interprétation s’écartant des cadres ordinaires.

 

L’inquiétante étrangeté du miroir, fondée sur les paradoxes cognitifs du reflet, se focalise ainsi sur une altération de l’identité qui témoigne de la vulnérabilité du sujet. Le reflet donne une image précaire d’un sujet dont l’intégrité menace constamment de vaciller lorsque d’autres images viennent s’interposer à la place de la sienne : sous l’apparente évidence du visage familier transparaît la figure d’un spectre.

 

Ces miroirs anormaux réfléchissent ainsi un « visage défiguré par d’étranges adversités ». Il s’agit en quelque sorte d’un anti-stade du miroir : l’« assomption jubilatoire » de l’enfant qui se reconnaît dans son reflet et passe d’une image morcelée de son corps à sa totalisation orthopédique se retourne en l’inquiétude d’un sujet qui ne se reconnaît plus dans son reflet et dont l’intégrité se diffracte dangereusement dans des images spectrales.

#soso